Dossier
L'école... un cirque?

La boutade vient d'un journaliste. L'école est-elle en train de devenir un cirque? Les intervenants scolaires doivent-ils user de jonglerie pour attirer l'attention des élèves, pour maintenir leur concentration, pour susciter leur motivation?

Le projet «Concept d'intervention en attention-concentration» se veut une réponse aux difficultés rencontrées par plusieurs de nos jeunes concernant l'attention-concentration. Il se construit autour d'une approche novatrice qui vise le développement global de l'enfant. Cette approche part du principe que la plupart des individus peuvent augmenter leur efficacité cérébrale en utilisant des méthodes adéquates. Selon la recherche, tous possèdent un bagage génétique de base (difficile à évaluer) qui agirait en quelque sorte comme une plateforme cognitive sur laquelle va s'articuler l'apprentissage. De manière vulgarisée, il est possible de dire que ce bagage génétique contient des unités de traitement pré-programmées semblables à celles d'un ordinateur facilitant l'apprentissage. L'objectif est de programmer le cerveau afin qu'il puisse apprendre à apprendre efficacement. La formule est possible, accessible. Cependant, pour y arriver, le travail à faire doit être méthodique et organisé.

Pour en savoir davantage, nous avons rencontré M. Claude Gaumond, psychologue et ressource régional pour les élèves à risque au Ministère de l'Éducation.
Le cirque, un milieu dynamisant pour développer l'attention-concentration tout en s'amusant...

Les enfants d'aujourd'hui sont-ils vraiment différents de ceux d'hier quand vient le temps d'apprendre? Ont-ils davantage de difficulté à se concentrer?

Les enfants d’aujourd’hui sont différents de ceux des années 70. Ils sont plus rapides à bien des niveaux sur le plan intellectuel (les tests de QI doivent régulièrement être modifiés à la hausse); cependant, ils éprouvent plus de difficulté à maintenir leur concentration sur un plan de travail et auditivement. Ils sont aussi moins encadrés dans leur développement. La plupart des enseignants constatent les faits suivants: le savoir commun des enfants est moins homogène qu’il y a quelques années, certains enfants maîtrisent des savoirs complexes par l’utilisation de la technologie, d'autres se distinguent sur le plan des connaissances et du vocabulaire. Finalement il y a encore ceux qui manquent d’outils pour suivre l’évolution rapide de la société.

Cette stimulation sensorielle du multimédia a des effets positifs et pervers qu’on commence à peine à ressentir. Ainsi les enfants sont moins actifs sur le plan physique et plus sur le plan cognitif. Cela crée une certaine agitation interne que l’enfant ne sait pas canaliser. Les enfants sont bombardés d’images accompagnées de connaissances diverses. Cela pourrait avoir un effet sur leur créativité dans le multimédia au détriment de l’écriture traditionnelle, peut-être développer de nouveaux talents.

La télévision et les jeux informatiques avec les ratios images/secondes modulent de manière différente l’entrée des informations en mémoire. Le multimédia programme le cerveau des enfants à anticiper une vitesse d’entrée de stimulus sans effort de rétention. Cette information perd de la précision faute de stratégies de classement et de récupération efficace.

Le fait est que cette structure cérébrale est incompatible avec celle de l’apprentissage maître-élève traditionnelle (apprentissage et mémorisation). Pour cette raison le milieu scolaire doit trouver à court terme des méthodes de reprogrammation des réflexes cognitifs d’attention-concentration et de classement. Le milieu scolaire doit aussi vivre avec le type de cerveau que la cyberpédagogie construira.

Il est clair qu’une transition pédagogique entre ces deux mondes s’impose afin de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.


La présence des jeux vidéo et de l'Internet ont modifié le rapport qu'entretiennent les enfants avec la réalité, bien plus, l'apprentissage. Qu'en pensez-vous?

Les enfants de demain auront à vivre une réalité différente de celle que nous vivons aujourd’hui, le monde virtuel en fait partie. Dans les prochaines années, il faudra cesser d’avoir peur de la cyberpédagogie et commencer à adapter la salle de classe au futur. Nous devrons trouver des moyens de transformer la pédagogie traditionnelle en évitant les écueils reprochés à la cyberpédagogie, c’est-à-dire la perte de la précision en orthographe d’usage, l’augmentation de la circulation d’informations plus ou moins bien traitées, un certain égocentrisme psychologique.

D’une autre manière, il apparaît évident que les jeux vidéo et Internet sont deux modes de communication distincts qui, une fois unifiés, transformeront la notion de réussite scolaire. Ainsi le jeu vidéo (qui a encore mauvaise presse) pourrait devenir, s’il était bien utilisé et au bon moment, un outil précieux en pédagogie. Il développe ce que nous appelons dans le jargon des réflexes cognitifs d’automatisation. Il est clair que le jeu vidéo utilisé en lien avec la pédagogie a de l’avenir. Il pourrait être aussi utile que l’utilisation à l’entraînement d’un simulateur de vol pour un pilote.

Heureusement Internet n’a pas le même problème d’image, il est déjà largement disponible sur le réseau scolaire. Internet est un grand atout qui n’attend que la pédagogie pour se développer de manière plus efficace.

Nous croyons que l’utilisation coordonnée de l’un et de l’autre (jeu vidéo et Internet) par l’entremise de programmes de pédagogie novateurs est une nouvelle avenue prometteuse en éducation.

Parlez-nous du concept d'intervention en attention-concentration élaboré dans le projet des écoles Vents-et-Marées, Desbiens et Saint-Modeste?

Le discours sur l’attention-concentration est relié à celui de l’efficience des capacités intellectuelles. Il y a près de 5 % des enfants pour qui la maîtrise de l’attention-concentration sur une tâche scolaire est un problème. Plusieurs de ces enfants sont (à défaut d’autres solutions) médicamentés afin de poursuivre leur cheminement scolaire avec le minimum d’embûches.

Chez l’adulte, la littérature reconnaît le lien entre le niveau de vigilance et la performance au travail, l’utilisation inefficace du cerveau et le vieillissement cérébral prématuré; le lien est fait aussi entre niveau de concentration chez les athlètes et la réussite sportive. Malgré l’ensemble des connaissances disponibles pouvant servir la pédagogie, la réponse du milieu scolaire à cette problématique est la plupart du temps bio-médicale et psychologique.

Nous avons constaté avec stupeur en 1990 que pour un problème d’origine cognitif, les solutions étaient presque toujours pharmacologiques (la plupart des enfants n’ont besoin de médication qu’à l’école). C’est avec ce questionnement de base que se sont amorcés dans l’entreprise privée les premiers essais d’une pédagogie de l’attention-concentration, programme Action Cerveau, qui depuis s’est déployée dans divers projets scolaires et de réadaptation dont dernièrement celui du Fonds Jeunesse.

Le Fonds Jeunesse...

Le projet Fonds Jeunesse est né du hasard des rencontres, de discussion sur des projets indépendants du milieu scolaire. Il consiste à structurer en plusieurs actions éducatives coordonnées la littérature scientifique et l’expertise disponibles sur l’attention-concentration, la psychomotricité et la motivation. Ce projet permet à des organismes peu habitués à travailler ensemble (écoles de villages, entreprises Action Cerveau et École de cirque de Québec) de faire front commun face à ce problème en développant des moyens et des outils concrets d’intervention.

Notre commission scolaire est-elle la seule à développer un projet de ce type?

Ce projet est innovateur et unique au Canada. Les besoins des élèves ont été identifiés pendant les plans d’intervention durant quatre ans, les assises scientifiques d’intervention reposent sur des expertises de base développées depuis 1989 dans le cadre des entreprises Action Cerveau. Le cirque est un incontournable en psychomotricité, l’utilisation de la cyber-pédagogie un défi. Le reste appartient au dynamisme et à la volonté collective du milieu scolaire de trouver des solutions différentes à la problématique d’attention-concentration et de motivation scolaire.

Mme Linda Boudreau, directrice des trois écoles impliquées dans le projet, dirait à peu près ceci : l’expérience du Fonds Jeunesse en attention-concentration, en art du cirque et en informatique, c’est d’abord une volonté commune d’intervention en réussite éducative. Le projet c’est aussi un peu le rêve de développer le monde de l’éducation hors des sentiers battus. Le fruit de longues discussions entre amis afin de s’entendre sur un concept intégrateur. Finalement logiquement la phase de concrétisation de cette volonté administrée et dynamisée avec les enseignants, les PNE et les autres partenaires qui y croyaient.

Dans le concret de la classe, de quelle façon va se concrétiser ce projet?

Le projet aura deux phases :

Dans la première phase, les écoles expérimenteront divers exercices papier-crayon en classe. Ces exercices seront regroupés en 10 cahiers d’intervention gradués de manière à convenir à plusieurs groupes d’âge. Un cahier du maître sera aussi disponible en septembre selon une entente entre les partenaires du projet et le Fonds jeunesse. Ce cahier pédagogique expliquera en détail comment faire le lien entre des tâches scolaires, le fonctionnement du cerveau et des exercices cognitifs construits en routine. Parallèlement un certain nombre d’enfants exploreront les exercices de cirque et leurs effets sur l’attention-concentration. Quelques exercices informatiques ou empruntés à des jeux vidéo connus serviront aussi lors de la phase 1.

Dans la deuxième phase - deuxième année, le projet se déplace de la salle de classe vers le gymnase en s’attaquant notamment à la problématique de l’activité cognitive versus l’activité physique. Dans cette phase les partenaires développeront des exercices spécifiques d’intervention sous forme d’ateliers de cirque, des routines spécifiques aux problématiques d’attention-concentration. Ce nouveau matériel sera destiné aux enseignants d’éducation physique. Sur le plan administratif, le lien sera fait en termes d'organisation scolaire à mettre en place, afin de faciliter le passage, des exercices papier-crayon versus les routines au gymnase et les jeux informatiques et vidéo-informatiques.

Beaucoup d’autres outils sur l’attention-concentration qui demandent des expertises en génie, en biologie et en informatiques sont en chantier à l’état embryonnaire et pourraient voir le jour dans la foulée de ce fond de démarrage ou de toute autre subvention. Par exemple, l’utilisation de capteurs d’ondes cérébrales reliés à des processus cognitifs pédagogiques et artistiques n'est plus de la science fiction.

Si je comprends bien, cette approche novatrice vise principalement à développer l'attention-concentration des élèves; peut-elle aussi favoriser la motivation?

La motivation, c’est être suffisamment fier de soi pour tenter de se dépasser dans l’action. La dimension plaisir est reconnue comme étant le meilleur facteur de motivation vers l’effort. Le cirque est intéressant, il fait le joint naturellement entre la persévérance nécessaire dans l’effort et la capacité d’attention concentration reconnue aux grands athlètes, à ceux qui réussissent dans les études.

Le cirque offre aussi, ce n’est pas négligeable, une sensibilisation à plusieurs formes d'art dont le théâtre. Finalement, le cirque est un lieu d’expression de soi et de mise en scène de la personnalité en développement. Le projet selon toute évidence servira de lien entre processus cognitifs, activités physiques et estime de soi.

Tout ceci est fort intéressant. Cependant, ne croyez-vous pas qu'à force de tout centrer autour de la dimension ludique, on risque de banaliser l'effort?

Peu importent les réformes, l’effort que nécessitent les apprentissages sera toujours un préalable au succès. Cet effort bien coordonné pourrait sauver du temps utile à autre chose de plus gratifiant. Expliquer, aux enfants à être efficace, est souhaitable, d’un autre côté, demander à des enfants de faire un effort pour apprendre sans leur expliquer le sens sera toujours anti-pédagogique.

L’école tente dans ce projet de maximiser et de réduire le temps attentif nécessaire à l’apprentissage.

Elle le fait pour deux principales raisons : rendre l’école plus intéressante et motivante pour les enfants en utilisant de manière différente le temps. Régulariser le problème d’attention-concentration afin que les enseignants ne soient plus obligés de répéter sans cesse des informations que trop de personnes n’écoutaient plus.

Alvin Toffler, le célèbre futurologue, affirmait dans les années 80 que nous nous dirigions vers une société de loisir; l'école est-elle en train de prendre le même virage?

La société est en train de rater son virage écologique (absentéisme / burn-out). Elle ne se dirige pas vers la société de loisir qu’elle nous avait promise.

La logique de temps est mal utilisée. Il serait logique de travailler en 4 jours plus intelligemment, de partager le travail ou du moins de développer la tâche de travail (à efficacité égale) de manière plus écologique.

C’est le défi qui nous attend, moins de problèmes de santé et plus d’argent en éducation et en loisir.

Merci M. Gaumond!